Une bourrasque de vent fait apparaître les neuf danseurs d'"Une lente mastication" dont le corps semble d'entrée de jeu emporté par une saturation dévastatrice du souffle. La respiration n'est pas chose aisée à trouver et l'inconfort sur lequel s'ouvre la pièce rappelle qu'il est toujours des idées sombres que l'on ressasse. La partition peut alors commencer. Les neufs danseurs explorent, à travers leurs inflexions et leurs étirements, la courbure de l'espace. La traversée de ces neuf cercles infernaux consiste avant tout à faire le tour de soi-même, à s'éprouver vibrant à l'unisson des cordes qui palpitent, en dissonance le plus souvent. Un premier couloir, analogue à une portée musicale, dessine ces tentatives inouïes, impossibles, de remonter à l'origine du souffle, du mouvement lui-même. "Un souffle ouvre des brèches operadiques dans les cloisons, - brouille les pivotements des toits rongés, - disperse les limites des foyers, - éclipse les croisées."
" O les énormes avenues du pays saint, les terrasses du temple!"
Quelle orientation suivre? Chacun suit la partition qui lui a été confiée et recherche, dans un va-et-vient ininterrompu entre le vide de l'espace et le plein du corps en mouvement, une voie. Les déplacements essaient des trajectoires, tentent des bifurcations mais, à l'image du Tao dont Myriam Gourfikn n'a jamais été aussi proche, les interprètes mastiquent une seule et même voie, celle de l'éternel retour de ces axes à partir desquels le corps va trouver son équilibre. La voie est une et constante. Les ressassements font place à un lente mastication des organes tout entiers qui broient du vide intérieur et non plus du noir.
Que mastique-t-on? des idées noires, ailleurs des feuilles de coca. A la mélancolie dépressive de nos sociétés, Myriam Gourfink semble opposer l'hallucination visuelle et verbale qui est la marque même du mysticisme. Aux bourrasques de vent succèdent les longs étirements d'un instrument à cordes extatique et peu à peu la plénitude gagne le visage de ceux qui ont pu donner l'impression de ne pas avancer. Plénitude du vide intérieur, le destin a été maté, à l'image de ces fils ténus que les danseurs semblent laisser filer entre leurs doigts. Quiétude psychédélique, nirvana de la jouissance? On ne sait ou l'on sait, au contraire, pourquoi l'on jouit. Admirable!
"Un souffle disperse les limites du foyer."










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